Technologie, dérégulation, crime organisé : le cocktail explosif du marché noir

Le marché noir est totalement corrélé au développement des réseaux criminels et de la criminalité organisée. « Si les réseaux se développent, les marchés, les trafics se développent aussi, estime le sénateur. Par ailleurs, l’innovation technologique est certainement un facteur d’expansion et de dérégulation. Pour autant, il ne faut pas oublier que les techniques très simples et très archaïques cohabitent à côté de ces nouvelles technologies, notamment pour le blanchiment ou les escroqueries, qui prospèrent encore. »

Isabelle Minguet, procureure adjointe du Parquet de Bobigny, a décrit le 11 avril dernier les méthodes en cours sur les marchés noirs, dans une interview accordée au site Actu-juridique : « D’un côté, vous avez des « réseaux de trafiquants » – de stup, de contrefaçons ou de cigarettes – qui sont rémunérés en espèces et souhaitent récupérer leurs profits « blanchis », par exemple sur des comptes bancaires à l’étranger. 

De l’autre, vous avez des chefs d’entreprises problématiques qui souhaitent décaisser discrètement des sommes initialement bancarisées, soit pour payer des salariés non déclarés, soit pour détourner de l’argent à leur profit. Les blanchisseurs fournissent un service de compensation entre argent bancarisé et espèces en s’appuyant sur un réseau de sociétés éphémères. Les chefs d’entreprise font des virements vers ces sociétés, en prétendant qu’il s’agit de sous-traitants ou de prestataires de services. 

Ces sommes vont transiter dans le réseau de « sociétés taxis » avant de partir à l’étranger et de bénéficier aux « trafiquants ». Parallèlement à cela, les « trafiquants » versent leurs espèces aux blanchisseurs et récupèrent de l’argent bancarisé à l’étranger. »

La structuration des réseaux criminels se joue donc de l’argent liquide et de la technologie pour multiplier les secteurs d’activité. Tous les secteurs sont aujourd’hui concernés. Le marché de l’art, notamment les biens culturels ou les vestiges archéologiques, les médicaments ou encore les pièces de voitures connaissent un engouement majeur depuis plusieurs mois.

Deux exemples concrets. Le premier concerne les déchets. Le trafic illégal à l’échelle internationale pèserait entre 11 et 14 milliards d’euros, selon une estimation de France Nature Environnement en 2023. En 2024, les Douanes ont saisi quelque 62 141 tonnes de déchets illégaux. 

Le phénomène ne fait que commencer : « La multiplication des restrictions appliquées à l’importation des déchets dans de nombreuses zones géographiques tend à renforcer la menace de trafic sur ces produits », expliquent les Douanes. Le second exemple répond à une logique totalement différente : les boîtes jaunes de La Poste conçues par la fonderie Delachanal. Ici, comme le raconte le quotidien Ouest-France dans son édition du 19 avril dernier, le trafic a pris forme sur les sites de revente. Il progresse grâce à un vide juridique : la loi n’interdit pas la revente de ces boîtes « réformées » et La Poste a décidé de ne pas les vendre mais de les retirer pour les détruire ou les recycler.

« C’est d’une diversité incroyable », s’exclame le président de la commission d’enquête du Sénat sur la délinquance financière. Il pointe un lien commun entre tous les marchés noirs : le narcotrafic. « Tout le monde se rend compte que le narcotrafic est partout, y compris dans les territoires les plus reculés de la République. Il multiplie ses activités criminelles et utilise une multitude d’autres marchés noirs. Les narcotrafiquants inondent complètement notre pays de contrefaçon, par exemple. Il faut maintenant qu’on fasse comprendre à la population qu’acheter une paire de lunettes ou une paire de chaussures de marque en contrefaçon, c’est potentiellement très grave. »