Alcool : santé publique ou rente fiscale ?

Alcool : santé publique ou rente fiscale ?

En France comme ailleurs, l’alcool est présenté comme une cible prioritaire de santé publique. Pourtant, derrière l’argument sanitaire, se cache une ressource budgétaire de premier ordre pour l’État, bien peu réinvestie dans la prévention.

L’alcool occupe une place à part dans l’arsenal fiscal français. À première vue, la taxation de ces produits semble s’inscrire dans une logique de santé publique : réduire la consommation pour en limiter les effets sanitaires. Mais dans les faits, la réalité budgétaire prend le dessus.

En 2023, les taxes sur les boissons alcoolisées ont rapporté près de 3,65 milliards d’euros à l’État, selon les chiffres de la DGFiP (Direction générale des finances publiques), via les droits d’accises et la TVA. Cela représente environ 1,3 % des recettes fiscales nettes de l’État. Un chiffre massif, auquel s’ajoute une production locale dynamique et largement exportatrice, notamment pour les spiritueux français. Pourtant, les crédits consacrés à la prévention de l’alcoolisme ou à l’accompagnement des malades restent dérisoires en comparaison. Ces derniers représentent seulement 0,9 % des dépenses de santé publique allouées à la lutte contre les addictions. Budget global santé publique 2022 : 14,2 milliards € (source du ministère de la Santé).

Ce déséquilibre interroge. D’autant plus que l’approche punitive – hausse des prix, encadrement publicitaire, messages sanitaires – n’a pas significativement réduit la consommation globale sur la dernière décennie. Un article paru en 2023 dans la revue internationale Adiktologie, consacrée à la publication de rapports scientifiques interdisciplinaires et transdisciplinaires, analyse l’impact des taxes sur le développement de l’addiction dans les pays de l’OCDE. Il conclut que l’augmentation des accises n’a pas d’effet direct évident sur la dépendance, suggérant que d’autres mesures (éducation, soutien) sont par ailleurs nécessaires.

Le contraste est d’autant plus saisissant à l’international : aux États-Unis, les taxes douanières appliquées à partir de 2020 sur les spiritueux européens ont été officiellement justifiées par des impératifs de santé… mais cherchaient avant tout à répondre à un conflit commercial lié à Airbus et donc à des objectifs d’abord économiques et protectionnistes. Là encore, la santé publique semble bien loin du cœur du dispositif.

En France également, la logique budgétaire l’emporte. Peu de politiques structurelles sont mises en œuvre pour encadrer l’offre, ni pour différencier les produits selon leur niveau de dangerosité ou leur mode de consommation. Le vin, par exemple, est moins taxé que les spiritueux ou le tabac, pour des raisons économiques et culturelles, bien plus que sanitaires.

Les messages de prévention sont donc bien présents, cependant l’État semble maintenir des exceptions sectorielles notables qui interrogent.